Cédric Humair, comment la Suisse se distingue-t-elle auprès des touristes anglais?
Après avoir été un lieu de passage dans le Grand Tour des jeunes aristocrates anglais, la Suisse gagne en notoriété, notamment grâce au courant romantique. L'avènement d'une classe moyenne anglaise ainsi que les bonnes relations économiques entre les deux pays contribuent à faire de la Suisse une destination prisée, d'autant plus qu'elle est considérée comme bon marché. Elle jouit d'un quasi-monopole touristique pour la saison d'été jusqu'à la fin du 19e siècle.
L'hôtellerie suisse se développe dès 1830 pour rapidement connaître le succès. Comment l'expliquer?
L’architecture, le mobilier et le service gagnent en qualité afin de s'adapter aux exigences de la clientèle étrangère. Puis à la Belle Epoque, le boom hôtelier est intimement lié au luxe et aux innovations techniques. L'éclairage électrique, les ascenseurs hydrauliques sont autant de prouesses qui participent à la renommée internationale de l'hôtellerie suisse.
Ces modernisations vont de pair avec l’amélioration des infrastructures urbaines...
Effectivement. Afin de retenir cette clientèle aisée en Suisse, les villes et les entreprises innovent et vantent leurs exploits technologiques. C'est le cas par exemple de l'éclairage électrique sur les bateaux de la Compagnie générale de navigation sur le lac Léman ou du chemin de fer du Salève qui, en tant que premier train à crémaillère électrique d'Europe, est largement instrumentalisé par les hôteliers genevois.
Quand la Suisse prend-elle conscience de l'importance du tourisme pour son économie?
Le ralentissement du tourisme suisse lors de la Grande Dépression des années 1875 à 1890 amène les acteurs de la branche à vouloir gagner en visibilité et en légitimité auprès de l'opinion publique. Ils créent alors la Société suisse des hôteliers en 1882, puis «hotelrevue» en 1892. Mais paradoxalement c'est essentiellement avec la Première Guerre mondiale et la diminution des touristes étrangers que le tourisme suisse gagne en visibilité. Il devient un élément indispensable à l’équilibre de la balance des paiements. La propagande touristique incite alors les Suisses à créer des emplois en voyageant «suisse».
Comment le tourisme fait-il face à sa première grande crise, en 1914?
La Première Guerre mondiale inaugure un changement de paradigme, avec l'intervention de l'Etat pour soutenir la branche. Il facilite le crédit hôtelier, interdit la création de nouveaux hôtels et encourage la promotion touristique.
Quelles sont les valeurs véhiculées par la promotion et comment évoluent-elles? A ses débuts, la promotion repose sur les atouts naturels et les exploits techniques. Vers 1900, il devient toutefois difficile de gérer les deux faces de cette image, certains privilégiant une Suisse pure et morale, d’autres une Suisse moderne et distrayante. Avec l'entrée en scène de l'Etat, on assiste à une utilisation des valeurs nationalistes. La promotion touristique est alors mise au service de la propagande culturelle à l’étranger. En soulignant sa neutralité, la Suisse peut se profiler comme le «terrain de jeu» de l’Europe épargné par les tensions internationales.
Quel rôle joue le tourisme dans le rayonnement international de la Suisse?
La Suisse touristique rayonne d'abord en exportant ses acteurs et leur savoir-faire à l'étranger. La circulation d'hôteliers et de guides est suivie dès la Belle Epoque d'énormes investissements dans l'hôtellerie et les chemins de fer étrangers. Il faut dire que le marché suisse de la construction est saturé. Mais la force du tourisme suisse, qui en fait un modèle copié à l'étranger, réside dans un subtil cocktail de qualité, de tradition, de capacité d'adaptation et d'ouverture à l'innovation.
Parcours Expert, enseignant et directeur de projet
Cédric Humair est maître d'enseignement et de recherche à la Section
d'histoire de l'Université de Lausanne. Il a dirigé avec le professeur
Laurent Tissot le collectif «Le tourisme suisse et son rayonnement
international». Cet ouvrage souligne l'importance de l'innovation dans
la «success story» du tourisme suisse et son apport pour l'économie
helvétique.
Cédric Humair et Laurent Tissot (sld), Le tourisme suisse et son rayonnement international, éd. Antipodes, 222 pages.
www.hotelleriesuisse.ch/buchshop
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