Le mot luxe orne son masters obtenu voilà deux ans à l'Ecole d'art de design de Lausanne (ECAL). Quand on ne le galvaude pas, le mot ne gêne pas Delphine Frey: «Au sens propre, il désigne des objets bien pensés qui perdurent dans le temps, tout sauf de la surconsommation. De belles choses en majuscule. Le luxe permet de penser le possible et rêver l'impossible.»
La designeuse a séduit des grandes marques des arts de la table comme Bernardaud et Christofle qui produisent certains de ses objets, depuis la fin de ses études jusqu'à aujourd'hui.
«Je suis libre d'amener un nouveau regard, d'essayer, tout en bénéficiant de leur matière unique et de leur savoir-faire. Il s'agit à chaque fois presque de carte blanche.»
L'argenterie de Christofle se transforme en seau à champagne plissé.
Elle mélange l'ancestral et les nouvelles technologies
Elle aime utiliser des techniques ancestrales, comme celle du pli emprunté à la haute couture: «Seule une entreprise travaille encore le plissé sur la soie. J'aime beaucoup les techniques d'antan et je ne vois aucun antagonisme avec les nouvelles technologies.» Au contraire, elle pratique les mélanges.
Quand une réminiscence d'enfance la surprend en plein vol, elle la transforme en avion en papier, sauf qu'elle le fabrique avec du carbone. Une matière «comme un témoin en avance sur son époque». Avec le même carbone, elle fabrique aussi une lampe de bureau d'un mètre de long et d'un millimètre d'épaisseur, «elle ne pèse que quelques grammes.» Pour elle, l'humour dans la conception d'objet amène aussi une touche de légèreté: «Il peut rendre l'objet irrésistible, on doit éprouver un coup de foudre.»
La porcelaine de Bernardaud devient un cornet esthétique
A l'Hôtel Ritz de Moscou, on déguste une glace dans un cornet, mais attention aux dents, il s'agit de porcelaine Bernardaud. «Certaines habitudes alimentaires peuvent perdre de leur saveur, si on les dissocie de leurs gestes. J'aime beaucoup le concept du cornet de glace, mais je ne mange pas le cornet. J'ai donc réfléchi à comment conserver la forme en changeant de matière.» Delphine Frey perçoit aussi son objet comme «une corne d'abondance.»
Autre manière de jouer avec un objet: prendre en compte son usage et ses coutumes. Elle le fait avec la cloche de la gastronomie que les jeunes chefs délaissent pour laisser une vision plus brute du plat. Dans la version de Delphine Frey la cloche reste sur la table, mais les trous dans la porcelaine ne permettent pas de sentir, mais bien d'écouter. «Amener la musique sans intrusion.» L'objet contient aussi de petites enceintes qui amplifient la musique. Car la cloche sert à protéger tout en dissimulant un i-phone.
Ce prototype conçu pour Bernardaud pourrait intéresser des chefs. D'autant que la designeuse pense aussi que l'on pourrait revisiter la cloche dans son usage traditionnel. Elle pense que la collaboration avec les chefs fait partie de l'avenir du design: «On peut penser des assiettes avec un plat ou des plats avec une assiettes.» Elle avoue être plus influencée par des objets que des noms du design, mais cite tout de même Martin Szekely. Toutes les matières l'intéressent surtout lorsque l'on arrive à taquiner leurs limites, à les détourner.
Delphine Frey a reçu le prix Wallpaper pour un objet nommé «L'illusion perpétuelle», une horloge qui se préoccupe d'esthétique. Pourtant la fonction pratique d'un objet s'impose à elle comme le premier impératif. Mais ensuite elle se laisse volontiers dériver vers plus de subjectivité. Et si l'avion de carbone reste au sol, il vole dans l'esprit.
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